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Z'êtes bien urbainsrestez-le!
Le fleuveJe sais bien que je passe du coq à l’âne, et que tout cela n’a pas de logique, mais certaines choses, tu le sais bien, ne suivent aucune logique : cause effet, cause effet, cause effet, uniquement pour donner un sens à ce qui n’a pas de sens. C’est pour cela, comme dirait un de mes amis, que les personnes qui à un moment ou à un autre de leur vie ont choisi le silence l’ont fait : parce qu’elles ont eu l’intuition que parler, et surtout écrire, est surtout une façon de pactiser avec le manque de sens de la vie.
Antonio Tabucchi, Le fleuve extrait de Il se fait tard, de plus en plus tard (2002) Ciel, air et vents, plains et monts découvertsCiel, air et vents, plains et monts découverts,
Tertres vineux et forêts verdoyantes,
Rivages torts et sources ondoyantes,
Taillis rasés et vous bocages verts,
Antres moussus à demi-fronts ouverts,
Prés, boutons, fleurs et herbes roussoyantes,
Vallons bossus et plages blondoyantes,
Et vous rochers, les hôtes de mes vers,
Puis qu'au partir, rongé de soin et d'ire,
A ce bel oeil Adieu je n'ai su dire,
Qui près et loin me détient en émoi,
Je vous supplie, Ciel, air, vents, monts et plaines,
Taillis, forêts, rivages et fontaines,
Antres, prés, fleurs, dites-le-lui pour moi.
Pierre de Ronsard, Les Amours (1552) Ceux qu'on sert à emporterCher Père Noël, je voudrais bien assister à un concert de mon groupe préféré, si tu pouvais arranger les dates pour que je ne sois pas bloquée par le boulot, pour que je puisse squatter chez des amis après, voire les amener avec moi…Ah non, c’est pas possible ? ahh… pardon, c’est pas la saison. Bon. Eh ben je vais me prendre un petit concert à emporter, si ça t’ennuie pas, et puis on se télébouffe en décembre. OK ?
Le concert à emporter, c’est une vidéo d’une vingtaine de minutes proposée par la Blogothèque (for your ears only, tout un programme), réalisée par Vincent Moon. Ce monsieur et ses acolytes se pointent au moment du concert, et filment. Pas le concert précisément, mais un plan séquence durant lequel le groupe en question jouera un morceau, et pas exactement sur scène non plus. Un exemple ? les Canadiens d’Arcade Fire, entassés dans un monte-charge, jouant Neon Bible juste d’avant d’entrer en scène (ou plutôt, en l’occurrence, en fosse) à l’Olympia en mars dernier. Rien que pour vous, qui allez vous précipiter sur le site pour télécharger ce film, ou regarder les précédents concerts à emporter en streaming. Enregistrement pour le prochain DVD, clip, documentaire, voilà ce que le concert à emporter n’est pas. Pour déguster, calez-vous dans votre fauteuil, montez le son, et hop ! On ne badine pas avec l'amour"Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses curieuses et dépravées; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière; et on se dit: "J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui."
Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour la permissionDe retour à la maison, debout dans la toute petite allée, je considère le mûrier dont l’ombre couvre à présent le minuscule carré de pelouse, bordé par ces fleurs que nous avons plantées ensemble, il y a quelques mois. Derrière lui, en plein soleil, la masse imposante du clocher de l’église sonne midi. Le ciel est bleu, je suis revenue, rien n’a bougé mais tout a changé, je redécouvre des pièces encombrées d’objets que je ne connais pas. Pour un jour, je suis invitée chez moi. Surprise, réminiscences, nostalgie, contemplation. Les souvenirs, les vrais, et les larmes qu’ils accompagnent restent tapis derrière, au-delà de la petite porte grillagée qui nous sépare. Le temps s’est arrêté pour moi, je suis ici et maintenant, je suis vivante et je regarde intensément, comme si mes yeux pouvaient mettre l’atmosphère de cet instant dans une bouteille, pour plus tard.
J’ai marché à nouveau, je suis rentrée pour de bon, et ma nouvelle vie a repris son cours, car la vie continue. Dans ma cave personnelle, je garde la bouteille qui renferme cet instant charnière, archivé par cette part de moi qui vit, qui voit, et qui continue de marcher même quand tout le reste fait défaut. Elle a précieusement conservé ce moment, juste avant le basculement entre stupeur et douleur, avant que la familiarité des lieux ne rende le sentiment de perte insupportable. J’entrepose ainsi une myriade d’élixirs d’instantanés. Ils sont plus fidèles que les souvenirs, sur lesquels se déposent, comme des filtres colorés, les émotions : arôme de paradis perdu, ou essence d’amère déception. De temps en temps, un bouchon se dérobe, et c’est une bouffée d’instant pur qui s’échappe, papillonne et s’évanouit : éphémère effet de mon extrait d’éternité.
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